Jean Giono, Lumières du Trièves
Les lumières et les saisons
Lumières et saisons dans le Trièves occupent une grande place dans les romans de Giono, avec des descriptions saisissantes dont on sent à chaque ligne que l'auteur se délecte... et le lecteur aussi ! J'en ai retenu les plus beaux passages, issus d' "Un roi sans divertissement" qui se passe entièrement dans un Trièves encore plus vrai que nature. Giono l' a écrit à Manosque, mais entièrement imaginé à partir de ses séjours en été...
Troisième partie
Les murailles du ciel
Obiou vu de Saint Jean d'Hérans, fin de coucher de soleil de printemps. Les couleurs sont moins lumineuses pais plus intenses après le coucher du soleil.
"...Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec ces enduits qui facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L'Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire rose satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été, à l'heure où Vénus était douce comme un grain d'orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s'entassent les blocs compacts d'une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d'inquiétantes constructions : tels sont les sujets de méditation proposés par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l'ombre de petites crécelles de bois sec..."
La géographie d'un nouveau monde
Matin d'hiver vu de Roissard, à l'heure ou les premiers rayons de soleil font évaporer les brumes endormies dans les creux de la vallée. La métaphore est tellement juste , quand Giono le dit, qu'on boit presque ce sirop d'orgeat
"...Tout entièrement recouvert de brouillards : un océan de sirop d'orgeat aux vagues endormies, dans lequel ces jets de lumière blanche devaient faire surgir, comme des îles blêmes serties de noir, l'archipel des sommets de montagnes. La géographie d'un nouveau monde ..."
Les nuages d'hiver
Lumière d'un soir d'hiver sur le Jocou, intense après le coucher de soleil, presque effrayante
"...Chaque jour la bise ; les nuages s'entassent dans le fer à cheval entre l'Archat, le Jocond, la Plainie, le mont des Pâtres et l'Avers. Aux nuages d'octobre déjà noirs se sont ajoutés les nuages de novembre encore plus noirs, puis ceux de décembre par-dessus, très noirs et très lourds. Tout se tasse sur nous, sans bouger. La lumière a été verte, puis boyau de lièvre, puis noire avec cette particularité que, malgré ce noir, elle a des ombres d'un pourpre profond. Il y a huit jours on voyait encore le Habert du Jocond, la lisière des bois de sapins, la clairière des gentianes, un petit bout des prés qui pendent d'en haut. Puis les nuages ont caché tout ça..."
Le retour du printemps
Les transitions entre jour et nuit en trièves sont surprenantes, tantôt très contrastées, tantôt pleines de nuances et de douceur. Ici le Dévoluy vu de clelles, un soir de fevrier.
"...Naturellement, attendre... attendre... le printemps vient. Il en est de ça comme de tout. Le printemps arriva. Vous savez comment il est : saison grise, pâtures en poils de renard, neige en coquille d'œuf sur les sapinières, des coups de soleil fous couleur d'huile, des vents en tôle de fer-blanc, des eaux, des boues, des ruissellements, et tous les chemins luisants comme des baves de limace. Les jours s'allongent et même un soir (il fait déjà jour jusqu'à six heures) il suffit d'un peu de bise du nord pour qu'on entende, comme un grésillement, la sortie des écoles de Saint-Maurice : tous ces enfants qu'on lâche dans la lumière dorée et de l'air qui pétille comme de l'eau de Seltz. Depuis longtemps on avait revu la pointe du clocher au-dessus de la girouette ; on avait revu les prés de Bernard, les clairières, la Plainte, le Jocond. On avait revu que les pistes qui montent sur le Jocond ont beau monter raides, elles ne vont pas dans les nuages : il y a le ciel. Un beau ciel couleur de gentiane, de jour en jour plus propre, de jour en jour plus lisse, englobant de plus en plus des villages, des pentes de montagnes, des enchevêtrements de crêtes et de cimes. Peut-être même trop..."
La fin des pluies
Roissard et le Mont Aiguille, début de matinée, début de printemps, début de levée du brouillard... et début d'une belle journée !
"... Dès les belles lumières de la fin des pluies, quand le Jocond émerge des lambeaux de brumes comme une pure émeraude, que le lointain Veymont miroite, que le glissement de nuées vermeilles découvre le haut pays d'ombres et de glaces qui dort sur l'Obiou, le Ferrand et le Taillefer, on eut la sensation de revivre ; exactement de vivre une deuxième fois et l'envie de profiter de tout ce dont on n'avait pas profité la première fois..."
L'automne
Fin des feillages d'automne au dessus de Mens, les moutons se rapprochent des fermes, et les arbres, sauf les mélèzes ont tous perdu leurs feuilles dans des explosions de couleur.
"... Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guêtrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s'enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. Le temps de les voir faire et déjà les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c'est d'abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison : du bariolage barbare des murs ; puis, vous voyez en bas cette conque d'herbe qui n'était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d'or, les mineurs d'ocre, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt ; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d'automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amelanchiers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des trembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs..."
L'arbre plein d'oiseaux
Vieux chene ,vers le hameau de Masserange, un soir d'orage
"...Il était surtout (à cette époque) pétri d'oiseaux et de mouches ; il contenait autant d'oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d'essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges ; il fumait de bergeronnettes et d'abeilles ; il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C'était autour de lui une ronde sans fin d'oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l'air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d'embruns. Et, à l'automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d'or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d'oiseaux, des poussières de cristal, il n'était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence..."
Citations relevées au fil des lectures. Références vérifiées dans la mesure du possible ; toute correction est bienvenue.






