Jean Giono, hiver en Trièves
La neige et la nuit
Giono n'a vécu dans le Trièves qu'en été. L'hiver de ses livres, il l'a reconstruit — et il le revendiquait : « J'ai créé de toutes pièces les pays et les personnages de mes romans. […] On n'est pas témoin de son temps, on n'est que le témoin de soi-même. » Un roi sans divertissement a d'ailleurs été écrit à Manosque, à l'automne 1946, au sortir de la prison.
Paradoxalement, c'est là qu'il en parle le mieux. Du grand travail d'écrivain.
Deuxième partie
La neige qui efface tout
Arbre ecrasé par la neige sur la Crête du Sineipy, limite Nord de l'horizon au delà du Drac. Dans le brouillard, on perd tout repère.
" Une heure, deux heures, trois heures ; la neige continue à tomber. Quatre heures ; la nuit ; on allume les âtres ; il neige. Cinq heures. Six, sept ; on allume les lampes ; il neige. Dehors, il n'y a plus ni terre ni ciel, ni village, ni montagne ; il n'y a plus que les amas croulants de cette épaisse poussière glacée d'un monde qui a dû éclater."
Les maisons emmantelées
Le village de Monestier du Percy surgit au milieu du brouillard, au milieu des crêtes dessinées par les ravins qui l'entourent.
"D'ailleurs, tout de suite après il se met à tomber de la neige. À midi, tout est couvert, tout est effacé, il n'y a plus de monde, plus de bruits, plus rien. Des fumées lourdes coulent le long des toits et emmantellent les maisons ; l'ombre des fenêtres, le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend d'un rose sang frais dans lequel on voit battre le métronome d'une main qui essuie le givre de la vitre, puis apparaît dans le carreau un visage émacié et cruel qui regarde."
Le désert blanc
Ruisseau à Chichilianne, matin glacé d'hiver ou le givre et la neige recouvrent tout
"De temps en temps la neige s'arrête de tomber. Le nuage se soulève. Au lieu de couper la flèche du clocher au ras de la girouette, il ne coupe plus que la pointe, ou même il découvre la pointe, se déchirant en petits flocons sur son pointu. C'est suffisant. On voit le désert extraordinairement blanc jusqu'aux lisières extraordinairement noires des bois, sous lesquels il peut y avoir n'importe quoi, qui peut faire n'importe quoi."
La première neige
Premières neiges sur tout le Trièves, vu de Mens, sur fond de barrière du Vercors , Mont Aiguille et Grand Veymont.
Mais, dès la première chute de neige — une toute petite neige d'automne qui tomba le 20 octobre. Il y en avait une épaisseur de deux doigts à peine. C'était évidemment suffisant pour que tout le pays soit blanc, même beaucoup plus blanc que lorsqu'il en tombait un mètre. [...] Ces neiges rases sont étincelantes comme du sel. [...] Le pays était tout blanc.
Les étoiles en touffes
Voie Lactée, Venus et Orion depuis la croix du Col de Charvet, juste au dessus de l'étang des marais à Mens.
"C'était une nuit extraordinaire. Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit."
Le grand voilier
Chaine du Devoluy, panoramique vu de Matheysine , soir de janvier.
Lever de soleil et coucher de lune sur le Mont Aiguille
Orion-fleur de carotte
« — Tu te souviens, dit Bobi, de la grande nuit ? Elle fermait la terre sur tous les bords.
— Je me souviens.
— Alors je t'ai dit : regarde là-haut, Orion-fleur de carotte, un petit paquet d'étoiles. Et si je t'avais dit Orion tout seul, tu aurais vu les étoiles, pas plus. Et si je t'avais dit fleur de carotte tout seul, tu aurais vu seulement la fleur de carotte comme tu l'avais déjà vue mille fois sans résultat. Mais je t'ai dit : Orion-fleur de carotte, et d'abord tu m'as demandé : pardon ? pour que je répète, et je l'ai répété. Alors, tu as vu cette fleur de carotte dans le ciel et le ciel a été fleuri.[.…]
— Oui, dit Jourdan.
— [.…] De cet Orion-fleur de carotte, dit Bobi, je suis le propriétaire. Si je ne le dis pas, personne ne voit ; si je le dis, tout le monde voit. Si je ne le dis pas je le garde. Si je le dis je le donne. Qu'est-ce qui vaut mieux ? […] Le monde se trompe. Vous croyez que c'est ce que vous gardez qui vous fait riche. Moi je vous dis que c'est ce que vous donnez qui vous fait riche. »
Jourdan regarda droit devant lui sans répondre.
- Qu'est-ce que j'ai moi, regardez-moi. »
Il se dressa. Il se fit voir. Il n'avait rien. Rien que son maillot et, dessous, sa peau. Il releva ses grands bras, agita ses longues mains vides. Rien. Rien que ses bras et ses mains.
Vous n'avez pas d'autre grange que cette grange-là », dit-il en frappant la poitrine. « Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu. »
Que ma joie demeure, 1935, Éd. Grasset
Citations relevées au fil de mes lectures. Références vérifiées dans la mesure du possible ; toute correction est bienvenue.







